Michael Jackson (1958-2009) : 5 ans déjà

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Cinq ans déjà qu’un matin, au réveil, j’apprenais que le King of Pop n’était plus. La veille au soir, le 25 juin 2009 (12h20 aux Etats-Unis), Michael Jackson mourait d’une intoxication aigüe au Propofol après avoir subi un arrêt cardiaque dans son manoir de Holmby Hills à Los Angeles (source : Wikipédia). Même si la sortie d’albums posthumes plus (la bonne surprise Xscape) ou moins (le navrant Michael) réussis continue à inonder les bacs, pour le plus grand plaisir ou déplaisir des fans, le monde de la musique n’a toujours pas trouvé de successeur à sa hauteur. Même s’il faut bien l’avouer, depuis Dangerous, MJ n’avait plus grand-chose à dire musicalement parlant. Le fait que les morceaux les plus marquants de Xscape proviennent de l’âge d’or de l’artiste, les années 80, en dit long.

Voici, dans son intégralité et tel quel (oui, oui, j’assume totalement les passages emphatiques un peu pompeux), l’article hommage que j’avais publié il y a 5 ans sur Onlygroove.com. We miss you Michael.

Gone Too Soon (1958-2009)
La rétrospective du King of Pop

Dans la nuit du 25 juin dernier, le King of Pop a quitté pour toujours le royaume sur lequel il régnait d’une main de maître, laissant les mélomanes du monde entier orphelins mais aussi un héritage des plus précieux. En tout et pour tout, ce génie précoce, souvent en avance sur son temps, aura consacré 40 ans de sa courte vie au service de la musique, qu’elle soit Soul, Funk, R&B, Pop ou même Rock. Et pourtant, même si le meilleur semblait être derrière lui, on ne peut s’empêcher de penser malgré tout qu’il lui restait tant encore à nous offrir. L’occasion de revenir, à travers cette discographie sélective, sur 10 albums qui ont marqué la carrière prolifique et exceptionnelle de Michael Jackson.

L’enfant-star de chez Motown

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The Jackson 5 – Ultimate Collection (1969-1974)

1966, la merveilleuse usine à tubes de Hitsville USA bat son plein. Les cinq jeunes frères Jackson, issus d’un quartier populaire de l’Indiana, à savoir Jackie, Tito, Jermaine, Marlon et Michael, distillent une soul bubblegum irrésistible. Motown essaye d’en faire des produits marketing, en mentant sur leur âge et en leur inventant de toutes pièces une marraine en la personne de Diana Ross, mais le public comprend rapidement que leur succès n’est en rien dû au hasard. Ainsi, le talent précoce de ces « soul brothers » ne tarde à s’imposer comme une évidence. I Want You Back, ABC, The Love You Save, autant de tubes plein d’entrain et de candeur qui séduiront l’Amérique « mainstream » grâce à leur euphorie inégalable, tandis que leurs ballades délicieusement mélancoliques et nostalgiques I’ll Be There, Who’s Lovin You ou Never Can Say Goodbye trouveront écho chez des artistes aussi divers que Mariah Carey, Terence Trent D’Arby… ou même Gloria Gaynor ! Inoubliable.

Les débuts solo

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Michael Jackson – Got To Be There (1972)

Ce 1er opus solo est un véritable coup de maître. Un dernier vent d’innocence et de légèreté souffle chez Motown, dont les concept-albums engagés de Marvin Gaye (What’s Going On) et de Stevie Wonder (Talking Book), parus la même année, s’apprêtent à changer le visage à jamais. Berry Gordy, Jr. capitalise tous ses efforts sur celui qui est alors la véritable star des Jackson 5. Cela ne fait aucun doute pour lui, ce jeune adolescent a déjà tout d’un grand et il souhaite en faire le Donny Osmond noir, comparaison à l’ironie si savoureuse aujourd’hui quand on connaît la suite des carrières respectives de ces deux enfants-stars… De ce fait, il ne lésine pas sur les moyens pour faire de ce disque ce genre de grand succès populaire universel qui devenait de plus en plus rare au sein du label : production impeccable rappelant les grandes heures de la Motown des 60’s, reprises de ballades cultes (Ain’t No Sunshine, You’ve Got A Friend) ou de vieux tubes rock & roll à l’instar du joyeusement boute-en-train Rockin’ Robin. Mais surtout des morceaux originaux de premier ordre cousus main par les plus grands, Holland-Dozier-Holland, Willie Hutch ou Leon Ware. Ce dernier signe un magistral I Wanna Be Where You Are, qui sera repris avec le même brio par Marvin Gaye sur un interlude de son ode aux plaisirs charnels I Want You. Avec ce morceau ainsi que d’autres ballades tout aussi frissonnantes comme Got To Be There, l’album atteint des sommets d’émotion à fleur de peau. Un album sous-estimé mais néanmoins magique.

La maturité

The Jacksons - Destiny (1978)

The Jacksons – Destiny (1978)

Les Jackson 5 ne sont plus, vive The Jacksons ! Bye bye Motown, bonjour la fièvre disco ! Plus qu’un simple changement de nom, c’est avant tout le passage du groupe à l’âge adulte. Après deux albums produits par le légendaire tandem Philly Soul, Gamble & Huff, les cinq frères s’impliquent pour la première fois dans la composition et dans la production sur Destiny. Blame It On The Boogie, reprise d’un chanteur britannique homonyme (Mick Jackson) ou Shake Your Body (Down To The Ground), véritables tueries disco-funk, chauffent à blanc les pistes de danse du monde entier mais l’album compte d’autres tubes potentiels jamais sortis (Things I Do For You, All Night Dancin’) ainsi qu’une série de ballades d’une étonnante maturité (Push Me Away, Bless His Soul, That’s What You Get). Les premiers signes avant-coureurs de Off The Wall pointent le bout de leur nez et Destiny pave déjà la voie pour le succès solo interplanétaire qui l’attend dès l’année suivante.

La consécration

Michael Jackson - Off The Wall (1979)

Michael Jackson – Off The Wall (1979)

C’est de là que tout démarre vraiment… Off The Wall scelle la prodigieuse rencontre entre Michael Jackson et le fameux trompettiste, chef d’orchestre et compositeur/producteur de jazz Quincy Jones, qui le repère sur le tournage de la comédie musicale The Wiz, dans lequel il tient un rôle principal. C’est alors le début d’un tandem fusionnel dont l’alchimie ne sera quasiment jamais égalée, une formule miracle, aussi bien sur le plan commercial qu’artistique. Perles soul-funk en pagaille, ballades soft rock ou plus jazzy mais toujours un sens aiguisé et incomparable de la mélodie parfaite. Quincy Jones, et donc automatiquement, son acolyte trop souvent oublié Rod Temperton de Heatwave, mais aussi d’autres noms prestigieux et plus « poppy » comme Carole Bayer Sager, David Foster ou même Paul McCartney y apportent tous leur expertise, ainsi que toute la crème des requins de studio de la scène jazz de L.A. (Larry Carlton, Paulinho Da Costa, Steve Porcaro, George Duke etc.). Les tubes pleuvent et des refrains indélébiles s’impriment dans la mémoire collective sur lesquels le temps n’a pas la moindre emprise. Les meilleurs exemples sont sans doute Don’t Stop ‘Til You Get Enough et Rock With You, grâce auxquels Bambi a pu redonner ses lettres de noblesse à un disco alors en perte de vitesse et violemment contesté un mois plus tôt, un tristement célèbre 12 juillet 1979. En marge des blockbusters incontournables, Stevie Wonder lui offre un I Can’t Help It très jazzy, lunaire et beau à pleurer et c’est un Michael au bord des larmes qui nous livre une interprétation à la sincérité touchante sur la ballade très intimiste She’s Out Of My Life. Off The Wall bouscule les codes établis, transcende les genres et sonne l’armistice de la guerre des clans, séduisant des publics venus de tous horizons musicaux. Bref, le King of Pop est né et sa conquête du monde ne vient que de commencer. La suite, on la connaît tous… mais Off The Wall est peut-être bien son meilleur album.

Le disque de tous les records

Michael Jackson - Thriller (1982)

Michael Jackson – Thriller (1982)

Avec Thriller, album le plus vendu de tous les temps et récompensé par 8 Grammy Awards, Michael Jackson ne s’impose plus non seulement comme LA méga-star de la musique noire mais aussi celle de la musique populaire en général, avec un casting où se bousculent les plus grands noms de la pop et du rock du moment (Paul McCartney, Van Halen, Toto etc.). Pour preuve, la douce ballade aérienne et nonchalante The Girl Is Mine, avec Paul McCartney, est bien plus ivoire qu’ébène et son exacte antithèse, l’énervé Beat It, dont les surcharges de testostérone proviennent en partie des riffs en acier du guitariste Eddie Van Halen, est très proche du rock blanc qui sévit sur les ondes à l’époque. Ce genre de morceau sera d’ailleurs une constante sur ses albums suivants. Bien sûr, Thriller c’est encore et toujours le travail d’orfèvre d’un Quincy Jones au sommet de sa forme. Billie Jean, considérée par la critique comme l’une des chansons les plus abouties du 20ème siècle, restera pour beaucoup sa chanson phare, sa chorégraphie inspirera des générations entières de danseurs et son clip vidéo restera sans aucun doute parmi les plus marquants de la génération MTV, aux côtés de celui de Thriller. En effet, avec cet album, MJ invente la notion d’ « entertainer », où la musique se veut désormais comme un tout indissociable de la danse et de l’art du clip vidéo. Si sur Wanna Be Startin’ Somethin’, MJ se réapproprie les rythmes africains du Soul Makossa de Manu Dibango (jusqu’à réussir à l’éclipser totalement de la conscience universelle…), de nombreux artistes de tous bords lui rendront la pareille. Human Nature, samplé par les soul sistas new-jack swing SWV ou le rappeur Nas, aura même droit à une version instrumentale interprétée par rien de moins que le « King of Jazz » en personne Miles Davis. Tout comme le sublime « late night » slow jam The Lady In My Life contribuera en grande partie au succès du fameux duo LL Cool J/Boyz II Men, Hey Lover. Après tout, un grand disque se mesure également au nombre de ses samples. Faut-il aussi rappeler que sur les 9 titres qui composent Thriller, 7 furent des tubes et les 2 morceaux restants l’auraient mérité tout autant. La presse musicale généraliste est unanime et Thriller y est cité régulièrement dans les premières places des classements des meilleurs albums jamais existants. Ce n’est pas vraiment une surprise quand on sait que Michael Jackson est devenu grâce à Thriller le premier noir à conquérir l’Amérique blanche avec un tel fracas, bien avant Tiger Woods et Barack Obama. Il y aura un avant et un après Thriller : la Pop ne sera plus jamais la même, Thriller dressant une fois pour toutes le pont entre la musique noire et la musique blanche. Avec Thriller, la musique populaire passe du noir & blanc à la couleur, tout simplement. La révolution de la pop culture est en marche.

L’ancrage Pop du King

Michael Jackson - Bad (1987)

Michael Jackson – Bad (1987)

Difficile de passer derrière le best-seller qu’est Thriller mais même sans battre les records de ventes établis par ce dernier, Bad est néanmoins un carton, contrairement à ce qu’indique son nom. Une chose est sûre, si Off The Wall et Thriller étaient des disques très complémentaires, Bad est résolument différent. Plus personnel, premièrement, car Michael y signe 9 des 11 morceaux de l’album, même si « tonton » Quincy veille toujours au grain. Plus digital, car époque oblige, la production fait inévitablement la part belle aux synthétiseurs et aux boîtes à rythmes, la musique ayant beaucoup changé en l’espace de 5 ans. Et surtout, surtout… plus pop car avec Bad, Michael Jackson est plus que jamais un artiste pop à part entière, délaissant les joyaux disco-funk qui avaient fait les beaux jours de ses prédécesseurs pour un son plus brut et rentre-dedans. Notons d’ailleurs que le morceau éponyme, à la base, devait être un duo avec son rival de toujours, Prince, qui déclina l’invitation. Il est vrai qu’à écouter le morceau de plus près, on peut facilement deviner les couplets destinés au nain pourpre. Côté clip, c’est le fameux réalisateur Martin Scorsese en personne qui aura la lourde tâche de faire ressortir le côté « bad boy » de Bambi (oxymore…), tout de cuir vêtu pour l’occasion… Bon, on n’y croit pas trop, voire pas du tout mais toujours est-il que la vidéo nous donne droit à du grand Michael, comme d’hab. Question de bien enfoncer le clou, il ira même jusqu’à se mettre dans la peau d’un Smooth Criminal dans un clip à la chorégraphie inoubliable et étoffera sa stature de rockeur sur le pêchu Dirty Diana. Alors un vrai dur, ce Michael ? Pas trop quand même. Michael se lie d’amitié avec le gentil Stevie Wonder sur Just Good Friends, soit la réunion de deux des plus grands génies du 20ème siècle, qui plus est ont tous deux débutés très jeunes. Il joue la corde sensible sur le sentimental I Just Can’t Stop Loving You en duo avec Siedah Garrett (future Brand New Heavies), déclinée également dans une version dans la langue de Cervantes, mais aussi et surtout sur l’hypnotique Liberian Girl, une ballade bleu indigo d’une beauté diaphane. Enfin, deux après son hymne de charité interplanétaire We Are The World, Michael poursuit en chanson son engagement envers les personnes les plus défavorisées avec le très beau Man In The Mirror, qui incite les auditeurs à prendre leur part de responsabilité dans ce qui se passe dans le monde. Jusqu’à la fin de sa carrière, les thèmes sociaux et écologiques occuperont désormais une place primordiale chez l’artiste. Not that bad en définitive.

L’étape New-Jack

Michael Jackson - Dangerous (1991)

Michael Jackson – Dangerous (1991)

Début des années 90, la déferlante New-Jack Swing s’abat sur la planète R&B et révolutionne cette musique à grands coups de beats hip-hop claquants. Ce tout nouveau courant, à la durée de vie très limitée mais qui jettera les bases du R’n’B contemporain (hip-hop/soul), est l’œuvre de Teddy Riley. Michael Jackson décide de saisir l’occasion pour surfer sur la vague New-Jack Swing en écartant son complice d’alors Quincy Jones pour s’entourer de l’expert en la matière. Et ça marche, Dangerous devient l’un des albums les plus marquants de l’ère New-Jack (et sans surprise aussi le plus vendu) et permet à Michael de séduire un public plus urbain. Au prix d’une alchimie qui n’a plus rien de comparable avec celle qu’il formait avec le Q. Sur ce projet, on sent bien que Jackson comme Riley sont tous deux capables de beaucoup mieux. Ainsi, Dangerous ne s’avère pas à la hauteur de la rencontre entre ces deux artistes véritablement rénovateurs et ne possède pas cette intemporalité qui a fait les meilleurs albums de Bambi. Jam, She Drives Me Wild, Can’t Let Her Go Away… les syncopes de Riley sont bien sûr décapantes mais d’une seule et même teinte et paraissent bien ternes en comparaison des productions riches et minutieuses de Quincy, le plus mélodieux Remember The Time étant peut-être l’exception. Dangerous donne également l’occasion à Michael de s’affirmer dans un registre écolo avec sa ballade devenue phare Heal The World ou de mêler de façon inédite réglage de comptes avec ses détracteurs et dénonciation sociale sur Why You Wanna Trip On Me. Le désormais incontournable morceau rock de l’album est ici l’étrangement… Princier Black Or White, en compagnie de Slash des Guns’n’Roses à la guitare électrique, un hymne fédérateur contre le communautarisme racial paru la même année que le film Jungle Fever de Spike Lee, sur le même thème. Michael Jackson se veut aussi pour la première fois religieux sur des titres comme Keep The Faith ou Will You Be There avec ses chœurs gospel. Et si Gone Too Soon rappelle cette émotion intimiste épurée que l’on avait pu ressentir sur She’s Out Of My Life, ce petit supplément d’âme fait globalement défaut à Dangerous, dont la haute couture rythmique de Riley a bien du mal à rivaliser avec le génie mélodique de Quincy Jones.

La délivrance

Michael Jackson - HIStory: Past, Present and Future – Book I (1995)

Michael Jackson – HIStory: Past, Present and Future – Book I (1995)

Avec son nom peu modeste et son illustration aux allures de propagande qui le représente tel un colosse soviétique géant qui veille sur le monde, témoin d’un véritable culte de la personnalité, HIStory constitue pour Michael Jackson l’album de la postérité. Pour autant, ce n’est en rien un best of ordinaire puisqu’il contient en plus d’un 1er CD regroupant tous ses plus grands hits, un 2ème disque composé uniquement d’inédits. Mais en dépit de son apparence mégalomaniaque et égocentrique, cet album révèle, bien au contraire et pour la première fois au grand jour, un artiste dans toute son imperfection : à travers ses failles, ses doutes, ses interrogations, ses angoisses et sa quête de rédemption, on découvre une fragilité qu’on ne lui soupçonnait pas. De ce fait, HIStory est donc son album le plus sérieux, le plus sombre et le plus profond, et peut-être même son seul disque qui ne soit pas à considérer en priorité comme un disque pour danser mais davantage comme un concept-album engagé voire parfois même enragé. Malgré les rythmes New-Jack Swing de This Time Around, D.S. ou 2 Bad, dans la plus droite lignée de Dangerous, HIStory souligne avant tout la révolte d’un artiste lassé tant par les attaques personnelles à son sujet (They Don’t Care About Us, Tabloid Junkie) que par l’attitude attentiste de la population face aux enjeux environnementaux (Earth Song) ou la corruption et le pouvoir néfaste de l’argent (Money). Dans ce contexte, sa reprise de l’hymne hippie des Beatles, Come Together, est donc porteuse de sens. Mais l’un des morceaux les plus poignants de l’album est sans aucun doute la ballade autobiographique et quelque peu torturée Stranger In Moscow, où, accusé par les médias de pédophilie, il retrace la façon dont il vit cette crise de solitude et le début de cette déchéance survenue après des années ininterrompues de gloire à tout crin, le tout sous couvert d’allégories soviétiques (on y revient). Troublant. Pour le reste, on y retrouve également des morceaux épiques d’inspiration classique comme Little Susie/Pie Jesu, une reprise d’un classique du Great American Songbook, à savoir le jazzy et céleste Smile, immortalisé par Judy Garland, ainsi que la ballade à succès You Are Not Alone, signée R. Kelly. Quelques invités de marque viennent épauler l’artiste tels que sa sœurette Janet sur un Scream au clip futuriste, les Boyz II Men, qui posent leurs chœurs reconnaissables entre mille sur le morceau éponyme, ou même le rappeur Notorious B.I.G., qui délivre quelques couplets sur This Time Around, peu de temps avant sa mort. Mais l’ingrédient principal de la réussite de ce disque réside ailleurs. En effet, c’est en prenant ses distances avec le personnage qu’il s’était créé de toutes pièces, en délaissant les costumes et les pas de danse qui ont fait sa renommée internationale pour livrer son âme à nu comme rarement auparavant, que l’artiste tombe enfin ce masque de Dieu surhumain que le succès lui avait collé de force. On saisit alors toute la portée de cette pochette faussement pompeuse : HIStory est le témoignage fascinant et bouleversant de ce colosse d’argile élevé au rang de divinité qui n’aspirait à rien d’autre qu’à redevenir humain.

La révérence

Michael Jackson - Invincible (2001)

Michael Jackson – Invincible (2001)

Invincible paraît en 2001, après une longue période d’absence, et entre temps Michael Jackson a déjà fait bien des émules. Si l’album s’est d’abord vendu comme des petits pains dans les premières semaines suivant sa sortie, fort d’une habile campagne marketing (l’album étant disponible en 5 coloris différents) et du matraquage du premier single You Rock My World, l’enthousiasme n’a pas tardé à se dissiper et le public s’est rapidement divisé. Il faut bien dire que Invincible n’est qu’une succession de morceaux néo-New-Jack clinquants mais peu marquants et de ballades particulièrement insipides voire soporifiques, et ce malgré la présence aux manettes de maîtres du genre tels Babyface (You Are My Life) ou R. Kelly (Cry). L’artisan de Invincible, c’est avant tout Rodney « Dark Child » Jerkins, le hitmaker des plus grandes stars du R’n’B mainstream (Brandy, Destiny’s Child…), qui essaye non sans mal de réitérer la recette exploitée par Teddy Riley sur Dangerous, ce dernier figurant d’ailleurs également au casting. Outre le tube You Rock My World, qui rappelle la fièvre funky des grandes heures de Jacko, quelques morceaux sont tout de même à relever, comme le beau Break Of Dawn, le très laidback Heaven Can Wait ou encore un Whatever Happens hanté par la mélancolie latine de la guitare de Carlos Santana. En revanche, l’autre duo marquant, posthume cette fois-ci, avec Notorious B.I.G. –rappeur déjà présent sur HIStory– Unbreakable, acquiert aujourd’hui un goût au moins aussi amer que le remix de HIStory signé J Dilla. La perle, quant à elle, est sans aucun doute le sublime Butterflies, à la volupté un rien bossa nova, signé par Marsha Ambrosius du duo Floetry, morceau qu’elles se réapproprieront sur leur 1er album l’année suivante sans que beaucoup remarquent que le Roi de la Pop l’avait déjà chanté avant elles (un comble !). Cela en dit long sur l’impact anecdotique qu’a laissé ce mal nommé Invincible, malgré un succès commercial relatif. Un beau feu de paille en somme, qui vient conclure amèrement, au grand dam des fans, une carrière hors du commun qui fut tout l’inverse…

L’héritage

Michael Jackson - Thriller 25 (2008)

Michael Jackson – Thriller 25 (2008)

A l’occasion du 25ème anniversaire de Thriller, qui reste à ce jour l’album le plus vendu de tous les temps, Sony a décidé l’année dernière de ressortir l’album dans une nouvelle version, agrémentée d’inédits et de remixes avec les « stars » du moment Will.I.Am, Fergie, Akon et Kanye West. Peut-on vraiment parler d’hommage devant cette vaste supercherie commerciale qui dévalorise de manière éhontée les morceaux originaux ? Il faut le dire, ces remixes sont d’une infamie sans nom, qui nous rappelle à quel point l’industrie musicale actuelle peut être cynique. Sérieusement, écoutera-t-on encore Akon d’ici 25 ans comme on écoute aujourd’hui Thriller ? Je demande à voir… Bon, comme il y a toujours une exception qui confirme la règle, ici c’est l’excellent remix totalement inédit de P.Y.T. réalisé par un Will.I.Am très inspiré, qui dénote complètement dans ce ramassis de rafistolages plus que médiocres (Kanye West y compris). Au rayon des morceaux inédits, on trouve comme maigres lots de consolation la ballade For All Time, cousine germaine de Human Nature, la chanson-générique du film E.T. Someone In The Dark, sans surprise quelque peu larmoyante et grandiloquente, et la perle Carousel, évincée de justesse de la version originale à la dernière minute au profit de Human Nature. Vous l’aurez compris, il s’agit là d’une réédition tout sauf indispensable. Toujours est-il qu’elle montre l’empreinte considérable que cet album a laissé sur la musique. Jamais jusque là un disque n’avait pu traverser les générations comme Thriller l’a fait, entraînant un enthousiasme tout à fait intact même 25 ans plus tard. Des tubes comme Billie Jean, Thriller ou Beat It semblent être bel et bien promis à une jeunesse éternelle. Grâce à Thriller, beaucoup de jeunes artistes se revendiqueront de lui, de Usher à Ne-Yo en passant par Justin Timberlake… Pour autant, la place vacante délaissée par MJ ne revient à personne et il serait après tout bien inutile de chercher en vain un hypothétique « nouveau Michael Jackson ». Cela serait oublier un peu trop vite l’essence même de Michael Jackson, cet artiste qui s’est forgé une carrière en refusant l’émulation, avec une soif de repousser les limites musicales toujours plus loin et un perpétuel désir de renouvellement. Michael Jackson n’était peut-être pas invincible comme il prétendait l’être, mais une chose est sûre, les légendes ne meurent jamais vraiment…

Mathieu Presseq

Interview Smokey Joe & The Kid : French Connection

Smokey Joe & The Kid c’est la rencontre entre un musicien bordelais (Smokey Joe) et un beatmaker parisien (Senbeï alias The Kid), tous deux passionnés par le hip-hop et le jazz des années 30. Une connexion nord-sud mais aussi un pont entre deux époques, éloignées par les années mais pas tant dans l’esprit. Rencontre avec la moitié du duo, Smokey Joe (nom tenu secret), âgé de 32 ans et originaire de Pessac.

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Senbeï The Kid ?

On s’est rencontrés quand on a monté le label Banzaï Lab il y a six ans. C’était d’abord une rencontre artistique. Au fur et à mesure, on a collaboré, on a commencé à jouer ensemble pendant un petit moment sous d’autres noms. Il y a trois ans, on a décidé de se consacrer tous les deux à ce projet-là, Smokey Joe & The Kid. Depuis, on se tire un peu la bourre sur les productions, il y a un espèce de jeu de création entre nous deux.

Quel est ton rôle dans le duo et le sien ?

On compose à deux. Chacun de son côté travaille sur les morceaux. Ensuite, on se les envoie, on échange beaucoup, on se conseille, on se complète. Et puis après, une fois que notre morceau est terminé, on réfléchit à comment le faire en live. En général, je me retrouve souvent avec toutes les structures basse-batterie alors que The Kid, lui fait de la MPC et du scratch. Il va rescratcher les voix et les cuivres, il va réinterpréter des lignes de cuivres à la MPC. Il y a toute cette dimension d’improvisation qu’il y avait à l’époque qu’on a voulu restituer.

Pourquoi avoir choisi ce nom de scène Smokey Joe & The Kid ?

Smokey Joe, c’est un personnage imaginaire qui apparaît dans beaucoup de morceaux de Cab Calloway, qui est l’un des artistes qui nous a pas mal influencés. Dans les années 30, Smokey Joe c’était l’incarnation de la crapule de l’époque, qui vendait des armes et de l’alcool… Il y a quatre ans, avec Senbeï, on a organisé une soirée sur le thème de la prohibition. On a décidé de monter un set et de chercher des morceaux dans cet univers-là, à mi-chemin entre le côté hip-hop gangster et les vieux samples de la musique des années 30, de l’entre-deux-guerres. C’est d’ailleurs de cette session que vient le morceau Zazou, l’un des premiers morceaux qu’on a composé. On a monté un clip et c’est là qu’est né le personnage de Smokey Joe. The Kid, à la base c’était le nom du deuxième album de Senbeï. Donc quand il a rejoint le projet, on a trouvé que Smokey Joe & The Kid, ça sonnait bien. Notre album s’appelle Nasty Tricks, ce qui veut dire un sale tour. C’était là encore une manière de filer la métaphore des gangsters et du gang mais c’était plutôt une blague qu’autre chose.

Pourquoi cette référence si appuyée aux années de la prohibition ?

Pour nous, c’est pas une passion en tant que telle pour les années de la prohibition, c’est juste un fort intérêt pour tout ce qui a été fait à cette époque, musicalement parlant. Cette musique est toujours valable même si elle date de 80 ans. J’ai été élevé par des parents qui aimaient le jazz donc j’ai toujours eu une sensibilité un peu particulière par rapport à cette musique-là. Le jazz de cette époque, à l’inverse de ce jazz intellectuel que j’aime moins, c’était la musique des clubs. Des lieux où les jeunes sortaient, dansaient, fumaient et buvaient, presque comme aujourd’hui. Dans les années 30, il y avait des compositeurs qui ont fait des tas de morceaux hyper intéressants, hyper riches. Ce sont vraiment les bases de la structure de la musique pop d’aujourd’hui avec les premiers couplets-refrains. On a trouvé ça intéressant de ramener cette énergie des vieux speakeasy, c’est-à-dire les bars clandestins de l’époque, dans les clubs d’aujourd’hui. Mélanger la richesse de ces compositions, c’est-à-dire des harmonies, des mélodies, des vieilles voix et plein de cuivres, avec le hip-hop, le dub ou l’électro. Faire un lifting à cette musique et la rendre à nouveau accessible aux jeunes d’aujourd’hui. C’est donc un hommage rafraichissant.

Ce n’est pas un vrai défi de faire aimer ces sonorités jazz à des jeunes habitués aux sonorités électroniques ?

Le public contemporain est habitué à des gros sons, à des gros kicks, à de grosses énergies au niveau de la puissance musicale. Or la musique de cette époque, ce n’est pas une musique d’énergie, c’est une musique de joie, d’ambiance, de danse mais qui ne peut pas rivaliser avec les productions d’aujourd’hui. D’où l’idée de ramener cet univers-là avec des techniques contemporaines que les auditeurs d’aujourd’hui peuvent entendre.

C’est un peu la même démarche que Chinese Man. Qu’est-ce qui vous distingue d’eux ?

Chinese Man, c’est des gens qu’on respecte énormément, on a collaboré et joué avec eux à différentes occasions. On les voit plus comme des partenaires que des concurrents. Comme nous, ce sont des petits cousins du label Ninja Tune. On a été élevés avec les mêmes musique : musiques du monde, hip-hop, trip-hop. Il y a chez eux des samples très musicaux. Eux, ils vont avoir tendance à rester sur des choses plus douces alors que nous, on utilise pas mal de techniques qui viennent purement de la musique électronique. Notre son est un peu plus puissant, plus bourrin diront certains, alors que le leur est peut-être plus acoustique.

Combien de temps vous a pris l’enregistrement de l’album Nasty Tricks ?

En gros, ça a pris un an pour faire l’album. C’était notre premier album donc il y avait des titres qui existaient depuis deux ou trois ans et d’autres qu’on a fait sur le moment. On a d’abord fait toutes les musiques et ensuite, on a proposé ça à différents artistes. On a essayé de travailler avec le maximum de gens pour que ça soit un album varié.

Comment avez-vous choisi les invités ?

Ca dépend. Il y en a qu’on a rencontrés lors de festivals ou de concerts et avec lesquels on a sympathisé. Il y en a qu’on a connu sur Internet par le biais de connaissances communes. Et enfin, il y en a qui sont venus vers nous parce qu’ils aimaient notre travail et qu’ils souhaitaient collaborer.

Votre album marche bien à l’étranger ?

Oui, il est écouté dans plus de 70 pays donc ça fait plaisir d’avoir pu dépasser les frontières de Bordeaux. On a même trouvé un label au Japon.

Avez-vous commencé à travailler sur un second album ?

Oui, on travaille sur un deuxième album mais on va d’abord sortir un EP qui devrait paraître à la fin du printemps ou au début de l’été. Puis on va sortir un album soit fin 2014 soit début 2015. On va aller en Californie pour enregistrer des artistes, notamment des MC et puis on va voir ce qui se passe. Là, on est en phase de composition, de création et puis dès qu’on aura assez de morceaux dont on sera satisfait, on ressortira quelque chose.

Vous pourriez explorer d’autres univers musicaux que le swing cette fois-ci ?

Effectivement. Sur Nasty Tricks, on a défendu beaucoup la musique swing de l’époque mais après, on n’est pas du tout fermé aux débuts du rock, à la soul, ou si l’on remonte plus loin, au gospel et au blues. D’ailleurs, sur Nasty Tricks, il y a déjà une énergie blues et soul sur le titre Gone.

Depuis quand fais-tu de la musique ?

A 6 ans, j’ai commencé avec le saxophone et je me suis retrouvé à faire des tournées quand j’avais 12 ou 13 ans avec des big bands. Ca a été ma première expérience de la scène. J’ai toujours gardé un lien particulier avec le jazz. Après, ado, j’ai fait de la basse dans un groupe de reggae. Un jour, le groupe s’est arrêté et puis un jour, un ami est passé à la maison avec un logiciel et j’ai commencé à m’amuser avec, j’ai trouvé ça très fun. Au fur et à mesure, c’est devenu mon métier. Aujourd’hui, à côté de Smokey Joe & The Kid, j’ai un groupe United Fools, un collectif électro-instrumental avec qui on a travaillé récemment sur un ciné-concert. Après, je joue souvent tout seul sous le nom d’IRD. The Kid a lui aussi son projet solo, Senbeï. Il collabore aussi avec des gens comme Tha Trickaz, un projet électro français. Tous les deux, on a des activités assez chargées. Et moi, je m’occupe aussi du label Banzaï Lab.

Quelle est la spécificité de ce label ?

Banzaï Lab, c’est un label associatif, c’est-à-dire une association qui décide de faire la promotion de groupes dans une logique de développement artistique et d’insertion professionnelle et non dans une logique financière. On ne promet pas du bling bling et des choses qu’un label ne peut plus promettre vu que plus personne n’achète de musique et que les gens préfèrent lâcher 7€ dans un Big Mac plutôt que dans un CD. Tant que les gens ne réaliseront pas que la musique n’est pas gratuite, toute l’activité label sera très compliquée. La plupart du temps, les projets sont à perte. Donc pour tenir un label, il faut avoir les reins solides et beaucoup de détermination parce que toutes les choses se font toujours de manière artisanale. Quand on n’est pas une major et qu’on n’a ni équipes ni jury, tout est toujours très long et 95% du travail se fait de manière bénévole. Donc il faut y croire parce que sinon, les choses n’aboutissent pas et rien n’avance. C’était un risque de lancer ce label, c’était même kamikaze en pleine crise du disque. Mais on a une démarche différente parce qu’on reverse plus d’argent aux artistes que la plupart des autres labels et parce qu’on fonctionne en contrats non exclusifs, c’est-à-dire que l’artiste reste toujours libre de sa destinée. Cette démarche est aujourd’hui reconnue non seulement par les musiciens et les artistes mais aussi, au bout de cinq ans, commence à l’être aussi par les autres professionnels. Cela prouve donc que notre démarche n’était pas complètement absurde et qu’il y a d’autres manières de défendre la musique. Car la musique c’est pas de la viande, ça reste une émotion, quelque chose que l’on partage.

Tu vis de ta musique ?

Oui, je vis de ma musique depuis maintenant cinq ans. D’abord, à l’intérieur du label, en tant que contrat aidé. Mais depuis deux ans, je suis intermittent. C’est-à-dire qu’à chaque concert, je suis rémunéré pour mon travail.

Tu donnes beaucoup de concerts avec Smokey Joe & The Kid ?

Environ une cinquantaine de dates à l’année. Mais on a plutôt tendance à faire de grosses résidences sur une longue plage d’une semaine ou deux. Ca nous permet de bien faire avancer nos projets d’un seul coup par palier et à chaque fois qu’on a besoin de s’y remettre, on se voit la veille d’un concert et on travaille. On peut pas mal travailler à distance aussi. Et depuis deux ans, on a pas mal fait de dates à l’étranger. On est parti au Canada, aux Etats-Unis, à Costa Rica, en Allemagne, en Turquie, en Suisse, en Angleterre… On n’est pas prêt de s’arrêter.

Qu’est-ce que tu penses de la scène musicale bordelaise ?

Elle a beaucoup évolué. Pendant très longtemps, c’était une ville très ancrée pop et rock avec des groupes comme Noir Désir. Et puis il y a eu une période de creux avec la fin du Local Rastaquouère. Même si des groupes comme Les Hurlements d’Léo ont un peu pris la relève de Noir Désir, à part deux lieux et une association Allez les filles, il n’y avait plus grand-chose. Mais depuis cinq ou six ans, il y a plein d’initiatives associatives qui défendent des esthétiques différentes, qui essayent de faire vivre la ville et de créer des ponts entre différentes disciplines, pas forcément que de la musique. Il y a eu un renouveau en termes de lieux qui a appelé à d’autres projets artistiques. Il y a aujourd’hui une vraie émulation dans la ville. Au niveau national, tous les médias nationaux viennent toujours chercher à Bordeaux de la pop et du rock. Le Printemps de Bourges, pareil. C’est vrai qu’on a de très gros projets pop grâce au collectif Animal Factory, avec Crane Angels, Botibol ou Petit Fantôme. Mais ce serait dommage de voir la ville uniquement à travers ce prisme-là.

Est-ce qu’il y a des artistes avec lesquels tu rêverais de travailler ?

Oui, il y a des tas d’artistes avec lesquels on aimerait travailler. Moi j’aimerais bien faire un jour un morceau avec Selah Sue ou des artistes hip-hop comme Foreign Beggars ou Cypress Hill. Des instrumentistes aussi car j’adore ça et que la musique vivante, c’est quelque chose qu’il ne faut pas perdre. Mais je pense qu’il y a aussi plein d’artistes que je ne connais pas encore et que je vais rencontrer et avec lesquels je vais avoir envie de partager des choses.

Des coups de cœur musicaux que t’as envie de partager ?

Y en a tellement que c’est difficile de répondre. En ce moment, j’écoute beaucoup L’entourloupe, The Arkitekt, Selah Sue, Filastine… J’écoute beaucoup de choses différentes, que ce soit de la musique d’aujourd’hui ou d’hier.

© Photos : Richard Forestier et Aline Aubert

Mathieu Presseq

Interview Shaolin Temple Defenders : guerriers du funk

Dans l’arène depuis 2003, les Shaolin Temple Defenders sont les pionniers du funk dans la capitale girondine. Rencontre avec leur chanteur, Emmanuel Guérin-Ponjouanine dit Manu et connu sous le pseudo de Brother Lion, un Bordelais de 34 ans saoul de soul.

Comment s’est formé le groupe Shaolin Temple Defenders ?

Shaolin c’est un groupe qui s’est formé il y a 10 ans. 10 ans, c’est un tournant dans la carrière d’un groupe. Ce sont différents musiciens de la scène bordelaise qui évoluaient dans des groupes pas forcément soul mais spécialisés dans des musiques qui sont justement issues de la soul music comme le reggae ou l’afrobeat. Notre premier batteur a réuni plusieurs d’entre eux. On s’est dit : il n’y a aucun groupe de soul et de funk à Bordeaux, il faut en créer un ! C’était un peu une idée « révolutionnaire » car ça ne se faisait pas en France, où cette musique-là était très peu entendue. Mais on ne vise pas forcément un public de niche. On essaye d’écrire de bonnes chansons, de travailler les mélodies et d’accrocher un public plus large qui n’est pas forcément attiré par la soul.

Pourquoi ce nom de groupe ?

Le nom à la base vient des compils Shaolin Soul qui sont sorties à la fin des années 90. Il y a donc aussi une référence au Wu-Tang (Clan, N.D.L.R.). Mais ça veut aussi dire qu’on se pose un peu comme des moines shaolin qui défendent le temple de la soul. Et sur scène, on a pas mal de codes issus de cet héritage musical, notamment en termes de show, d’interaction avec le public, de danse, de dynamique, de célébration… Et il y a aussi cette imagerie kung-fu qu’on aime bien, qui a été assez utilisée dans la soul et dans le hip-hop. C’est pour ça que sur notre dernier album, on a repris Kung Fu Fighting (de Carl Douglas, N.D.L.R.).

Parler de gardien du temple ce n’est pas assumer un certain côté vintage, rétro ?

Non ! On a des influences qui viennent des années 60 et 70 mais on essaye d’inscrire notre musique dans un environnement contemporain. Notre objectif n’est pas de faire du rétro pour faire du rétro, on essaye juste de faire de belles chansons qui soient intemporelles. Nous, ça ne nous intéresse pas forcément d’avoir les amplis à lampes de 1933, la guitare de 1943… on n’est pas des gros férus de vintage. On aime le son old school, ça c’est clair, mais on a des moyens techniques différents aujourd’hui et on a des influences beaucoup plus vastes puisque la musique a évolué depuis 30-40 ans. Donc autant se servir aussi de cette culture bouillonnante. Par exemple, le hip-hop nous plait beaucoup.

Sur votre dernier album From The Inside (paru en 2013), il y a beaucoup plus de morceaux chantés et moins d’instrumentaux. Pourquoi ?

La raison c’est que c’est un album assez introspectif, notamment au niveau des thématiques abordées. D’où le côté chanson pour exprimer des choses, peut-être plus que pour les albums précédents. Ca va aussi avec le titre et l’expérience de l’album, From The Inside, où l’on cherche à véhiculer des choses un peu plus profondes, qui touchent plus au sentiment et à l’humain et qui passent par l’expression de la voix. Y a un seul morceau instrumental, qui est d’ailleurs le morceau le plus pêchu de l’album.

Vous touchez même un peu au reggae sur le premier morceau du dernier disque, Let Your Love Shine On Me…

Tout à fait, le premier morceau sonne lovers rock. Cette compo à la base a été faite par le guitariste, qui a un groupe de reggae qui s’appelle les Rockin’ Preachers. Donc en fait c’est une adaptation d’un morceau qu’il avait écrit en reggae et qu’on a réarrangé pour Shaolin.

Combien de temps ça vous a pris pour réaliser l’album ?

Deux semaines d’enregistrement, une semaine de mix, une journée de mastering. En tout, à peu près un mois. Sans compter les pré-prods et les répétitions.

A-t-il bien marché ?

C’est toujours un combat de sortir un album mais notre dernier album a été plutôt une réussite. C’est celui qui s’est le mieux vendu depuis le début du groupe. Il a été bien accueilli par le public et par les médias. Il y a même des disques qui ont été repressés.

Quel est ton rôle dans les Shaolin ?

C’est moi qui chante et c’est moi qui compose et écrit le plus parce que je suis celui qui écoute le plus cette musique-là. Je suis aussi DJ et collectionneur de vinyles donc je baigne tout le temps dans le son. Depuis que je fais de la musique, ça m’a toujours passionné de créer.

Depuis combien de temps fais-tu de la musique ?

Ca va faire 20 ans que j’en fais sérieusement. Avant Shaolin, je faisais du hardcore, du punk, du thrash metal, du death metal… J’ai baigné là-dedans, j’ai fait pas mal de tournées et de concerts avec des groupes de Bordeaux qui avaient une certaine renommée dans la scène underground. J’ai tourné un peu en Allemagne, en Espagne et dans les pays de l’est. Mais j’ai toujours été ouvert à plein de musiques différentes car j’ai découvert le hip-hop au même âge via Assassin, NTM et IAM. A l’époque, je ne connaissais pas la soul mais quand je me suis vraiment intéressé à cette musique-là, j’ai fait le pont entre plein de musiques différentes. Je me suis dit « tiens mais ça je l’ai déjà entendu dans IAM » donc j’ai fait les rapprochements avec les samples. Je me suis aperçu que la soul était présente dans tous les styles de musiques, c’est incroyable.

As-tu d’autres projets musicaux en parallèle à Shaolin Temple Defenders ?

Oui j’ai un autre projet qui s’appelle Soul Revolution dans lequel je chante de la soul mais où je rappe aussi, le tout en anglais. C’est tout le temps hip-hop mais y a beaucoup de couleurs, c’est très ouvert. Ca va du jazz au rhythm & blues en passant par la soul, la bossa ou même le pur hip-hop. On n’a pas vraiment de frontières musicales, du coup on s’éclate et on expérimente beaucoup. On a sorti un album l’année dernière, sur le même label que Shaolin, Soulbeat Records. Il s’appelle One More Time, avec le morceau éponyme qui est un gros morceau funk-hip-hop.

Chanter en français, c’est quelque chose qui pourrait t’intéresser ?

Je l’ai déjà fait dans des contextes autres que le chant. J’ai fait du slam en français et quand j’ai commencé le rap, j’ai beaucoup écrit en français. Mais dans l’univers de la soul music, j’ai du mal à sentir le français. Comme je baigne dans cette culture, l’anglais me paraît beaucoup plus naturel. Même quand je prend un stylo, très instinctivement, ça sort en anglais. Je ne suis peut-être pas prêt à tenter le coup en français mais je ne suis pas fermé à l’idée.

Quels sont les artistes qui t’ont emmené vers la soul ?

James Brown a été un des premiers. Et surtout Donny Hathaway, qui m’a vraiment transporté. Quand j’ai découvert sa musique, j’ai acheté tous ses vinyles en très peu de temps. Ca reste une de mes références, c’est un chanteur ultra-complet, un instrumentiste de malade et d’une ouverture musicale hyper riche. C’est pas seulement de la soul ce qu’il fait, en fait lui il EST soul mais ce qu’il a apporté à la musique va bien au-delà.

Justement, comme Donny Hathaway a pu le faire avec Jealous Guy de John Lennon, tu reprends un titre des Beatles, Taxman, sur le dernier EP des Shaolin. Pourquoi ce choix-là ?

Les Beatles c’est un groupe mythique, que tout le monde a déjà écouté au moins une fois dans sa vie, quel que soient les générations, les classes sociales etc. Les reprendre, c’est un grand challenge mais le but premier c’est de se faire plaisir. Et ce qui est marrant, c’est que les Beatles sont des énormes fans de rhythm & blues et de soul. Y aurait pas eu les Beatles sans Ray Charles ou les Isley Brothers. Ce répertoire fait partie de leurs influences et d’ailleurs, ils en ont repris énormément de morceaux. Donc le fait de reprendre les Beatles et de les réadapter en mode soul, c’est à la fois leur rendre hommage mais aussi rendre hommage aux artistes qui sont à la source de la musique des Beatles, c’est-à-dire les artistes qu’on aime. Et inversement, aux Etats-Unis, toute la grande famille des soul men et des soul sisters y est allée de sa petite version des chansons des Beatles : de Michael Jackson à Tina Turner en passant par Al Green, James Brown, Aretha Franklin ou Otis Redding. Donc la boucle est bouclée.

Et pourquoi avoir choisi de sortir un EP avec seulement deux titres ?

On a tourné toute l’année 2013 pour faire la promotion de notre album et puis on avait déjà pas mal de morceaux inédits en stock. On s’est dit qu’on allait proposer au public deux titres inédits avec un petit clip vidéo en supplément, vu que notre dernier album est sorti il y a plus d’un an, en février 2013. Il s’agit de Keep This Funk On A Roll et cette reprise des Beatles, Taxman. Le prix est libre pour que le plus de gens possible puissent avoir accès à cet EP. Les gens donnent ce qu’ils veulent.

La mouvance Daptone Records, et particulièrement Sharon Jones & The Dap-Kings, c’est vraiment un modèle pour vous ?

Ca a été un modèle pour nous au tout début du groupe car notre premier concert, on l’a fait justement en première partie de Sharon Jones, au CAT à Bordeaux. On a pris une grosse claque, les mecs hyper en place, un super concert, une grosse pêche. Plus tard, à Rennes, j’ai aussi chanté sur scène avec Sharon Jones Everything’s Gonna Be Alright de Robert Moore, un morceau underground mais connu dans la scène deep funk. C’était assez énorme. J’aime le côté indépendant de Daptone Records et la passion que l’on trouve chez ses producteurs. Ils ont réussi à faire un ensemble de groupes et de personnes qui sont impliqués et qui se bougent pour faire vivre cette musique-là, ce qui est génial. Ce modèle de Daptone et Sharon Jones nous a beaucoup aidé, on a pris exemple sur leur façon de faire et leur savoir-faire et puis au fur et à mesure, on s’est détaché de ça pour essayer d’évoluer et d’avoir notre son à nous. Mais c’est sûr que signer un jour chez Daptone ou même aller juste enregistrer là-bas, ce serait énorme.

Plutôt Stax ou Motown ?

Je suis vraiment entre les deux. Au sein du groupe, il y a plus d’amateurs de soul de Memphis et de manière générale, on est plus influencés par la soul du sud, c’est clair. Mais dans les mélodies de pas mal de morceaux, on retrouve quand même des influences Motown aussi, notamment sur le dernier album. On a des morceaux où l’on se demande où est la frontière entre les deux car il y a à la fois le côté brut de Stax et le côté un peu plus soyeux de Motown. Je trouve que c’est intéressant de faire ce mélange. C’est un cliché de dire que Stax, c’est les roots et c’est la vraie soul alors que Motown, c’est de la pop et des chansons mielleuses à la Supremes, même si j’adore les Supremes. Je me bats pour que les gens reconnaissent que Motown c’est aussi de la pure soul music.

Vous avez fait beaucoup de dates à l’étranger ?

Oui, on a beaucoup joué en Espagne, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, au Canada, dont plusieurs fois le Festival International de Jazz de Montréal. On a des agents dans plusieurs pays, qui s’occupent régulièrement de nous monter des tournées, en partenariat avec notre tourneur, Music’Action Prod.

Quel a été ton meilleur souvenir de tournée ?

J’ai beaucoup apprécié la tournée anglaise pour le côté culturel. Les gens sont à fond, ils viennent vraiment pour faire la fête et s’éclater, ils connaissent vraiment cette musique-là et ça fait la différence. En France, ça reste une culture d’aficionados assez restreinte même si à chaque concert, les gens sont super contents. Cette musique parle à tout le monde mais peu de gens s’y intéressent vraiment.

Etre signé en indé : avantage ou inconvénient ?

C’est un avantage parce qu’on est maîtres de notre musique et de notre art. On peut faire à peu près ce qu’on veut sur le plan artistique, ce qui est super important. En plus, on est sur des contrats de licence, c’est-à-dire un contrat passé entre le groupe et le label sur un album précis. Le groupe est producteur du disque donc on paye tout ce qui est studio et mastering et ensuite le label s’occupe du pressage et récupère un pourcentage sur les ventes de disques. C’est pas un contrat d’artiste où l’on nous dit : pendant cinq ans, vous êtes signés chez Sony, avec peut-être un nombre d’albums imposés à produire, vous allez avoir une exclusivité et vous ne pourrez pas enregistrer de disques pour d’autres labels. C’est beaucoup moins contraignant. Après, en major, les budgets ne sont bien sûr pas les mêmes donc il y a d’autres avantages en termes de promo. Mais nous, on est un groupe indépendant et on tient à travailler avec des gens qui aiment notre musique et nous soutiennent moralement et artistiquement. C’est ce qu’on recherche quand on travaille avec un label. Il y a un dialogue entre les deux parties, le label peut très bien nous conseiller artistiquement mais on n’a fait de concession sur aucun album. On fait de la soul comme on le sent.

Tu vis de ton métier ?

Oui, je suis intermittent du spectacle et c’est le cas de tous les musiciens de Shaolin.

Tu dis que les Shaolin ont été les premiers à faire de la soul et du funk à Bordeaux. Y en a-t-il eu d’autres après vous ?

Oui, il y a eu quelques projets comme Diane & The Bad Soul Men, qui n’existent plus maintenant ou Foolish King, qui sont vraiment pas mal. Dans un autre style, il y a un ami à moi qui s’appelle Leon Newars, avec son groupe The Ghost Band. C’est un super artiste avec un univers et une palette de styles assez larges : blues, soul, New Orleans… Il y a aussi les Madison Street Family qui jouent pas mal. Tous ces groupes tournent pas mal et sont assez talentueux.

Sur Bordeaux, y a-t-il beaucoup d’établissements spécialisés dans la soul ou le funk ?

Non, ça n’existe pas mais il y a des endroits qui font des soirées soul. Par exemple, le Booboo’zzz Bar a une programmation assez éclectique mais qui tourne essentiellement autour du reggae, de la soul et du hip-hop.

Des artistes avec lesquels tu rêverais de collaborer ?

Jay-Z, Beyoncé ou Prince.

Des coups de cœur récents ?

J’écoute beaucoup Quakers, un album hip-hop produit par l’un des DJ de Portishead (N.D.L.R. : Geoff Barrow), qui regroupe plein de MC américains, sur trente morceaux assez courts avec plein d’ambiances différentes. J’aime beaucoup aussi Blu de Blu & Exile, un MC qui a vraiment un univers très riche et souvent très soul. Y a aussi le dernier album de Ghostface Killah produit par Adrian Younge, un super producteur et excellent musicien, et avec notamment en invité le chanteur des Delfonics. Là aussi, c’est du rap qui est vraiment dans la continuité de la soul, c’est de la vraie Shaolin Soul. En matière de soul, le dernier album d’Alice Russell, To Dust, est vraiment chouette. C’est une artiste super accomplie. Plein de vieux trucs aussi. Comme je suis collectionneur de vinyles, je guette assez régulièrement les rééditions. J’ai chopé un Sandra Phillips il y a pas très longtemps, un album produit par Swamp Dogg, un producteur de génie qui a produit aussi Doris Duke. Sandra Phillips c’est une chanteuse du même style, à la Carla Thomas, southern à fond et très country. Y a de très belles chansons et des arrangements soul, c’est vraiment mortel.

Des conseils à donner à des groupes soul-funk qui débutent ?

Ecouter de la soul music, bien s’imprégner de l’esprit de cette musique-là avant de la jouer. C’est comme tout, on peut très difficilement jouer les musiques qu’on n’écoute pas. Je leur dirai : continuez à vous faire plaisir et à donner au public une musique qui est vraie, universelle, honnête, qui se vit avec le corps et avec l’esprit. C’est la musique de l’âme, il faut être conscient que l’on a quelque chose de fort et puissant entre les doigts quand on essaye de faire cette musique-là donc on ne peut pas se mentir à soi-même. Et surtout, il faut y croire à fond, ne pas se laisser emporter par les clichés. Comme diraient les soulmen : Do your thing !

© Photos : Agence IK

Mathieu Presseq

John Legend – Evolver (2008)

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★★★★
Soul, R&B, Pop

Sans changement, il n’est pas de progrès possible. L’électro-funk syncopé de Green Light, le single introductif de l’album, avec le trublion André 3000, ne fait en rien mentir cette célèbre citation. Tube surprenant et rafraîchissant, qui paye son tribut au R&B des 80’s dans ce qu’il a de plus rutilant avec ses synthés hypnotiques et ses beats flashy, on note tout de suite un style radicalement éloigné de sa soul aux allures vintage habituelle, et de loin son numéro le plus club à ce jour.

It’s Over, l’autre hit en devenir, produit par les Neptunes, est quant à lui un uptempo dans le pur style 90’s, servi par des boucles du cultissime Freedom de Grandmaster Flash. Il y est accompagné de Kanye West, qui se plait à pousser la chansonnette à l’auto-tune, comme sur son récent Love Lockdown. Et question d’appuyer encore plus ce clin d’œil assumé au New-Jack Swing, un remix est signé par le pape du genre, j’ai nommé Mr Teddy Riley. Mais de là à en déduire que « Evolver » est uniquement taillé pour les pistes de danse, ce serait faire une grave erreur de jugement, et ce malgré la qualité et l’efficacité indéniables de titres comme Green Light, It’s Over ou Satisfaction.

Everybody Knows, une belle ballade aux consonances soft-rock, peut être envisagée un peu comme la réponse soul au répertoire de Crosby, Stills, Nash & Young ou de James Taylor. Sur son duo très réussi avec Brandy, Quickly, une romance sur fond d’apocalypse, il parvient à traiter le thème du réchauffement climatique d’une manière bien peu conventionnelle et audacieuse de par sa légèreté. Cross The Line est une superbe ritournelle ensoleillée et chaloupée, ponctuée de quelques chœurs reggae du meilleur effet. De reggae, justement, il en est question sur No Other Love, où il invite sa protégée Estelle -un style auquel les deux s’étaient déjà livré sur l’album « Shine » de cette dernière- mais aussi sur le bonus track Can’t Be My Lover avec le toasteur Buju Banton.

Ne-Yo apporte sa contribution à Take Me Away et continue de repousser les limites de son talent avec ce titre très laidback. Le magnifique Good Morning, aux relents bossa nova chics et nonchalants, est un peu le chaînon manquant entre Stevie Wonder et Burt Bacharach. L’autre perle de l’album, c’est incontestablement I Love, You Love, un guitare-voix tout en falsetto bluesy signé -aussi étrange que cela puisse paraître- will.I.Am, naviguant quelque part entre John Mayer, Jeff Buckley et Bob Marley. Cependant, quelques titres tirent un peu trop vers une pop FM grand public comme le mélancolique This Time ou la power ballade If You’re Out There, avec ses chœurs gospel démesurés. Mais l’artiste réussit à relever cet exercice archi-balisé de manière plutôt convaincante, même si ce n’est clairement pas le domaine dans lequel on aime le plus l’entendre.

Très différent de ses prédécesseurs, même si certainement en dessous de son sublime « Once Again », le bien nommé « Evolver » a tout de même son rôle à jouer dans la discographie de John Legend. Il nous présente le chanteur sous un tout nouvel angle, plus tendance, direct et accrocheur, ce qui lui permet de se renouveler intelligemment et de ne pas être toujours là où on l’attend. Toutefois, la finesse mélodique qui caractérise l’artiste reste intacte et même en s’aventurant en terrain inconnu, il imprègne toujours les morceaux de son style si singulier. Assurément brillant, comme toujours.

Mathieu Presseq

Interview Pendentif : la vie en pop

 

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Interview de Benoît Lambin, chanteur et guitariste du quintet bordelais Pendentif, dont le premier album Mafia Douce est un petit bijou pop. Originaire de Reims, il vit à Bordeaux depuis huit ans. Benoît a trouvé en Pendentif le médium idéal pour conjuguer son goût pour la langue de Molière, qu’il défendait déjà à travers ses précédents groupes, à son amour des mélodies pop anglo-saxonnes.

Comment le groupe s’est-il formé ?

On était une bande de potes. Moi je connaissais bien Mathieu, le bassiste parce qu’il est également tourneur et faisait des tournées de mon ancien groupe. On est devenu copains comme ça et on a décidé de faire de la musique ensemble. Il y avait aussi Cindy (N.D.L.R. : la chanteuse du groupe) qui était dans notre entourage. Ariel, on le connaissait un p’tit peu moins bien car lui, il était un peu plus jeune que nous. A un moment, on cherchait quelqu’un qui soit capable de faire des synthés, de la guitare et de chanter et c’était un peu la perle rare. En plus, il sort du Conservatoire et c’est quelqu’un qui bosse beaucoup les instruments. Et puis c’est pareil pour Jo, on le connaissait de réputation. Il joue de la batterie depuis qu’il a 16 ans et il a une très bonne réputation en tant que batteur de pop.

Combien de temps pour enregistrer ce premier album ?

Pour la composition des morceaux, on a travaillé chacun chez nous sur des ordinateurs et on s’est échangé les projets. Après, on a mis des choses en place, on a répété. Il y a eu trois ans de travail fait à la maison et puis, on a enregistré l’album au studio Berduquet, pas très loin de Bordeaux. Pendant quinze jours, on s’est enfermés en studio, on a dormi là-bas et on a fait appel à un réalisateur, Antoine Gaillet, qui a notamment réalisé des albums pour Herman Düne, M83 ou le dernier Julien Doré. Il est venu avec nous et pour le coup, c’était un peu le sixième membre du groupe. Pendant ces quinze jours, il nous a apporté des idées et nous a poussé à expérimenter. Il y avait des titres qui étaient pas trop terminés, des paroles qu’on a terminé un peu sur le pouce. C’est pas mal d’arriver en studio avec des choses à terminer, ça met un p’tit stress positif. Après, on a mis un peu de temps à sortir l’album parce qu’on n’avait pas de label. A cette époque-là, on avait juste un éditeur. On est alors partis à Paris pour préparer la sortie de l’album et ça nous a pratiquement pris un an. On a sorti un maxi et un clip avant de sortir l’album. Ca ne sert à rien de sortir un album si on ne fait pas un p’tit travail en amont pour essayer de faire connaître un peu plus le groupe.

Comment s’est faite la signature sur le label Discograph ?

En fait, ils ont dû nous voir jouer aux Francofolies de la Rochelle. C’était plutôt sympa de signer avec eux car c’est un label qui a une bonne petite histoire, assez authentique. Le mec qui tient Discograph, il a commencé en distribuant les test pressing pour tous les gars de la French Touch, y compris Daft Punk. Ensuite, il est devenu distributeur et il a monté son label. C’est un p’tit staff, ils ne sont même pas une dizaine donc c’est un label qui reste familial. En même, il appartient à Harmonia Mundi, un gros label pour le classique et le jazz. Donc il y a une économie qui est assez saine finalement.

D’où vous est venue l’idée de la pochette de Mafia Douce ?

Pour trouver la pochette de l’album, on a pas mal galéré. On a passé au moins 2 ou 3 mois à essayer de la trouver, à faire appel à des graphistes à droite à gauche et on l’a trouvé par hasard alors que c’était le dernier jour, la deadline. Tout ce qu’on nous avait proposé, ça nous plaisait pas. En fait, on a décidé avec un copain de tenter un dernier shooting dans la piscine. A la base, on avait envie de faire des photos sous l’eau mais les lumières de la piscine ne marchaient pas donc on était dégoûtés. A minuit, j’ai eu l’idée de cette mise en scène, avec ces éclairages. On avait l’impression qu’elle descendait comme ça dans le brouillard. Et au niveau des éclairages, ça rappelait pas mal esthétiquement tout ce qu’on avait fait sur le clip d’Embrasse-moi. Juste deux spots comme ça, un peu latéraux. C’est quelque chose qui s’est fait très instinctivement, artisanalement et un p’tit peu à l’arrache, on n’y a pas réfléchi. On a tout de suite su que cette image allait coller à la musique. La piscine est dans l’esprit un peu chill de notre musique, ce côté un peu brumeux rappelle un peu notre son en général, quelque chose d’un peu cotonneux avec pas mal de reverb. Et cette barre chromée qu’elle tenait pour descendre me rappelle un peu cette ambiance de boules à facettes de boîtes de nuit, quelque chose qui scintillait, qui colle bien au côté dansant et un peu disco de notre musique, notamment sur les derniers titres.

Et pourquoi avoir choisi d’intituler l’album Mafia Douce ?

En fait, on partait en répète en bagnole et on s’était lancé un jeu entre nous : on cherchait des titres pour des chansons avec des mots antagonistes. On a trouvé cette formule-là et on en a fait une chanson. La Mafia Douce ça exprime la bande : tes parents, tes amis, les gens qui t’aiment, te supportent, que tu vas « taxer », que tu vas faire chier, que tu vas aimer. On trouvait que ça nous correspondait bien, que ça qualifiait bien le groupe.

Alors que la langue de la pop c’est traditionnellement l’anglais et qu’a contrario, le français est souvent associé à la chanson française, chanter de la pop en français ce n’est pas un peu risqué ?

C’est un peu bizarre de dire ça car il y a toujours eu des groupes de pop en français depuis les années 60. C’est juste qu’entre 2000 et 2010, tout d’un coup, il n’y avait plus aucun groupe qui chante en français. Je pense que c’est pas mal dû au fait qu’il y a eu fin 90-début 2000 la période de la French Touch avec des groupes comme Phoenix, Daft Punk, Air etc. Tous les musiciens français se sont dit : on peut enfin marcher à l’international en chantant en anglais. Donc tout le monde s’est un peu engouffré dans cette brèche. Nous, on fait partie de ces gens qui, à partir de 2010, ont eu envie de rechanter dans notre langue. On a essayé de mixer ça avec toute la culture anglo-saxonne et américaine. C’est un challenge créatif intéressant de faire sonner la langue française. On n’était pas forcément très bons en français donc ça nous permettait de ne pas mettre de filtre entre les émotions qu’on avait et celles qu’on voulait faire passer.

Assumez-vous le côté léger, optimiste et solaire de votre musique ?

On l’assume, sinon on ne le ferait pas. Mais le groupe va évoluer un peu. Les derniers morceaux qu’on a fait étaient peut-être un peu moins solaires, un peu plus dans une funk froide que les premiers. Cela dit, c’est vrai que les débuts du groupe sont marqués par des morceaux comme Riviera ou Pendentif, qui sont des chansons super optimistes, qui exaltent le fait de traverser des paysages, d’être avec ses potes. C’est pas des songs de désespoir, c’est des songs enthousiastes.

Donc vous vous inscrivez à contre-courant de ces nombreux groupes indie pop qui, sous des airs faussement insouciants et optimistes, dissimulent une certaine ironie voire du cynisme et dont les textes ont un sens caché…

Chez nous, il n’y a ni sens caché ni cynisme. Justement, les quelques groupes de pop qui sont arrivés et qui se sont mis à chanter en français c’est pour lâcher des émotions premier degré, pour vraiment donner ce qu’ils avaient envie de donner. On vit dans une société qui est déjà assez cynique, on ne va pas en rajouter dans la musique. C’est étonnant comment dans la musique, on cautionne beaucoup plus les émotions qui sont de l’ordre du désespoir. C’est toujours un peu suspect de parler positivement d’amour, de parler d’aller à la plage ou de traverser des paysages. Nous, c’est ces choses-là qu’on exalte. On dit aux gens : faites l’amour et profitez de la vie. Mais on le dit sans aucun cynisme.

En ces temps de crise, et en premier lieu de l’industrie du disque, faire de la musique avec un vrai groupe de musiciens, ce n’est pas un pari osé alors qu’on peut vendre des millions de disques avec un simple logiciel de musique ?

C’est vrai qu’aujourd’hui, avec un logiciel comme Live, tu peux faire de la musique électronique dans ta chambre. C’est aussi vrai que les DJ gagnent beaucoup plus d’argent que les groupes puisqu’ils sont tout seuls. Quand on fait des concerts où l’on tourne à cinq ou six, avec un ingé son, c’est pas souvent qu’on gagne de l’argent. Ca engendre beaucoup de frais. Donc si tu veux être bon, il faut te donner à fond et prendre un p’tit peu de risques financièrement. C’est sûr que t’assures pas ta retraite avec ça. Même en étant sur un label, c’est des économies de bout de chandelle. On sait très bien que la musique en ce moment, ce n’est pas le secteur qui marche le mieux. Mais ça n’a pas de prix par rapport au plaisir que tu peux avoir à faire ce que t’aimes et c’est le plaisir qui fait avancer. Dans le groupe, on ne se plaint pas, tout le monde a des p’tits boulots à côté. J’ai la chance d’être intermittent donc de pouvoir faire de la musique à plein temps, c’est super.

Ce n’est pas trop difficile d’être un groupe pop dans une ville traditionnellement rock, notamment avec Noir Désir ?

Non, il y a eu un peu de pop dans les années 80 à Bordeaux avec des groupes comme Gamine. C’est d’ailleurs une référence pour les groupes pop de notre génération. A côté de ça, il y a toujours une scène garage bien solide à Bordeaux mais je pense qu’il y a un peu moins de groupes rock qu’avant. De toutes façons, j’ai l’impression que la pop prend la place du rock, même internationalement. Donc ça doit être pareil à Bordeaux. Le fait qu’il y ait beaucoup de groupes pop, ça donne un élan pour tous les jeunes groupes qui veulent évoluer dans ce style.

Votre album est sorti dans d’autres pays, est-ce qu’il a bien marché à l’étranger ?

On a sorti l’album un peu de manière indé au Japon, en Belgique, en Allemagne et en Angleterre. Pour l’instant, c’est tout récent donc on n’a pas eu de retours et on ne s’attend pas non plus à des choses faramineuses. On est partis deux fois au Québec et on va aller jouer deux dates en Angleterre au mois de mars. Mais il y a eu un article sur nous sur le site de MTV. Le titre c’était en gros : les sept groupes dont il n’y a pas besoin d’avoir la traduction pour comprendre les émotions qu’ils ont envie de faire passer. On est super fiers de ça car on a écouté de la musique anglaise et américaine toute notre jeunesse sans forcément tout le temps comprendre les paroles mais on en ressentait quand même l’émotion. Et nous, on veut faire de la pop et pas de la chanson française.

Peux-tu nous donner un ordre d’idée du nombre de concerts que vous donnez ?

On a fait 43 dates en 2013. Sur l’année, ça fait 3 concerts et demi par mois.

Comment c’était de faire la première partie d’Indochine ?

Quand on est montés sur scène, on flippait pas mal. On avait préparé un set un peu plus court et un p’tit peu plus électro parce qu’on avait une contrainte. On devait jouer à trois parce que les techniciens d’Indochine ne voulaient pas un groupe avec un backline trop gros. Mais les gens ont été assez cool, ça a tout de suite fonctionné. Les mecs, ils attendaient depuis 8h du matin devant l’entrée et c’était un peu leur récompense. Ils avaient envie de s’éclater et d’en profiter et nous pareil, ça s’est trop bien passé.

Il y a eu un grand débat sur Le Mouv’ sur le rapport entre les artistes indie pop et la publicité. Il est vrai que beaucoup de groupes, de The Dø à Jabberwocky tout récemment, se sont fait connaître grâce à la pub. Est-ce que c’est quelque chose que vous pourriez accepter ?

Du moment que ça ne nuit pas à notre image, on accepte. Le principe de la pop c’est quand même de diffuser sa musique au plus de monde possible. Et la pub ça peut être une source de revenus. D’ailleurs, on a déjà joué pour une soirée Lancôme et Quiksilver nous a demandé Riviera pour leur site Internet. Mais ça se faisait beaucoup plus dans les années 90 et 2000 qu’aujourd’hui parce que les entreprises ont moins de pognon qu’avant.

Quels sont tes coups de cœur musicaux du moment ?

Aujourd’hui, j’ai réécouté un album de 2012, celui de Kindness. C’est un mec qui fait une funk un peu chill, vraiment bien. C’est enregistré par Philippe Zdar, un des meilleurs producteurs français et qui vient de la French Touch : il a fait Cassius et Motorbass. C’est un album où il y a une production un peu lo-fi mais super fat en même temps. Sinon, il y a les derniers Cults, Blood Orange, Arcade Fire, Jackson & His Computer Band, Mount Kimbie… Ce qui nous a tous mis d’accord, c’est l’album de King Krule, un Anglais hyper jeune qui a commencé vers 14-15 ans et qui fait une espèce de folk un peu rappée, bidouillée sur Live et super intéressante. Et hier, j’ai aimé le dernier clip de Metronomy, Love Letters.

Justement, j’ai toujours trouvé des similitudes entre votre musique et celle de Metronomy…

Ouai, c’est un groupe qu’on aime bien, qui fait de la pop mais que je trouve très créative. Ils arrivent à inventer un peu un langage. Ce qu’on peut retrouver chez nous, c’est peut-être au niveau de la basse, qui est très mise en avant, et en plus, notre bassiste aime beaucoup Metronomy. Et puis il y a pas mal de chœurs. Quand tu regardes le clip de The Bay, c’est un groupe qui, sur certains titres, exalte le fait de se barrer à la mer, de tracer, ce thème de l’errance que l’on aime beaucoup.

Photos © Steven Monteau

Mathieu Presseq

Interview Shad Murray : soulman né

Mabada Shadrac alias Shad Murray (un clin d’œil au rappeur Keith Murray) est un chanteur-guitariste de 35 ans. Il fait partie des rares acteurs de la scène soul bordelaise. Né en Centrafrique, il quitte le pays très jeune en raison de la situation politique. Avec comme point d’ancrage Bordeaux.

De l’Eglise à Otis

Comme nombre de ses soul brothas et sistas outre-Atlantique, son parcours musical commence à l’Eglise. Sauf que jet lag culturel oblige, ce n’est pas du gospel qu’il chante mais des chants classiques. « Tout petit, j’ai grandi dans une famille chrétienne. On allait à l’Eglise tous les dimanches et on chantait dans la chorale avec mon père, mes frère et sœur… C’est là que j’ai commencé à faire mes premiers pas dans la musique. Ça m’a permis déjà de savoir un peu comment placer ma voix et écouter les autres ». Parallèlement, son goût de la musique s’est développé avec le reggae et le jazz qu’écoutaient son père. Mais surtout quand un peu plus tard, à l’adolescence, il découvre la soul, notamment avec Otis Redding. « Je suis tombé sur ce mec et j’ai tout de suite kiffé cette voix un peu écorchée ».

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© FB

Un choix étonnant alors que l’époque est décidément au R&B, celui de Blackstreet, R. Kelly ou Mary J. Blige. « Je n’écoute pas de R&B, que ce soit français ou américain, ça fait un bon bout de temps que je suis déconnecté de ça. Dans le R&B, y a des clichés trop faciles dans lesquels je ne me reconnais pas : les grosses voitures, les filles, tout ça. Je suis plus un gars de la soul que du R&B parce que pour moi, la soul ça a plus de profondeur, même au niveau des textes ».

Même si cela fait déjà une dizaine d’années qu’il évolue dans le milieu et qu’il a pu se faire un nom auprès des amateurs de soul parisiens, ce n’est qu’en décembre dernier qu’il sort son tout premier EP (Extended Play) de six titres, intitulé Not In Vain. « Avant, j’avais enregistré un album Rédemption mais il n’est jamais sorti dans les bacs. Les producteurs que j’avais ne savaient pas trop comment le mettre sur le marché donc c’est resté en suspens. En décembre, je me suis entouré d’une nouvelle équipe et on a sorti cet EP. Not In Vain ça veut dire pas en vain ». Au-delà de la référence à peine déguisée au Waiting In Vain de son autre grande idole, Bob Marley, c’est avant tout pour lui une façon de dire : « tout ce que j’ai fait avant, je ne l’ai pas fait en vain, qu’il y a forcément une continuité, qu’il faut travailler et que la suite arrivera tranquillement ». Une actualité discographique qui devrait s’accompagner, en toute logique, d’une mini-tournée. « Il y a des dates qui sont en train de se mettre en place au niveau de Tours, Toulouse, Marseille ou Paris. Le but c’est d’aller à la rencontre de mon public dans toutes les grandes villes de France ».

Un chemin semé d’embûches

Un regain d’activité scénique qui fait suite à une pause de trois ans et qui passe notamment par une première partie de Ben l’Oncle Soul en novembre dernier. « Le public m’a renvoyé de bonnes vibes, on a partagé un super moment. Le lendemain, j’ai eu pas mal d’invitations sur Facebook, ce qui montre que ça m’a apporté de faire cette première partie ». Pour autant, Shad est encore loin d’enchaîner les dates à la façon de sa soul star de collègue. « En moyenne, je fais deux concerts par mois, soit un toutes les deux semaines. Quand on n’a pas de tourneur, c’est un peu compliqué de trouver des lieux où se produire. Quand on n’a pas assez de visibilité radio-télé, les gens qui tiennent des salles de concerts sont assez frileux. Ils ne savent pas trop quel intérêt ils ont de nous laisser nous produire chez eux. Après, c’est à nous d’avoir les bons arguments et de leur montrer qu’au-delà de faire de la bonne musique, on peut aussi leur amener du monde ».

A cette difficulté s’en ajoute une autre : des cachets insuffisants voire parfois inexistants. « Les cachets ne sont pas à la hauteur du travail qu’on a fourni en amont et de ce à quoi on devrait prétendre réellement. Mais ça fait partie du jeu quand on est indépendant et pas médiatisé. Ça arrive même parfois que l’on joue à nos propres frais. Des fois, on estime que même si on ne gagne pas d’argent, on va gagner un peu en notoriété parce que ça reste une exposition avec du public. Les gens qui tiennent des endroits où il y a beaucoup de passage le savent et c’est pour ça qu’ils ne donnent pas souvent de gros cachets.

© FB

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Après, c’est à nous artistes de montrer qu’on a un gros public qui nous suit et à partir de là, le rapport de force devient différent. Il faut se construire une fanbase : c’est la tâche à laquelle on va s’atteler en essayant de partir un peu dans toutes les villes de France. L’idée c’est de revenir deux-trois fois dans la même ville jusqu’à ce qu’on ait un vrai public fidèle qui soit toujours là au rendez-vous. Je ne cherche pas à devenir une idole, je veux juste que mes chansons puissent trouver un écho ». D’où l’intérêt de se doter d’une équipe de promotion : « pendant un moment, je me débrouillais tout seul avec Facebook et Twitter mais depuis que j’ai des gens pour s’en occuper, j’ai vu le changement, ça m’a bien boosté ».

Enfin, le dernier obstacle est lié au coût et à l’organisation d’un concert. « La scène c’est un investissement, c’est un travail de longue haleine. Mes choristes ne sont pas tous de Bordeaux. A part Habib, les autres viennent de Toulouse. Mon clavier et mon DJ sont de Paris. C’est un peu compliqué d’arriver à tous se réunir au même moment car on est obligé de composer avec les impératifs de tout le monde ».

Pas facile non plus d’être un artiste indépendant. « C’est compliqué parce qu’on n’a pas la même force financière pour avoir de la visibilité, pour passer à la télé et en radio, pour être en première partie de très gros artistes. Mais d’un autre côté, on n’a de compte à rendre à personne et on avance à notre rythme. Je pense que c’est un luxe parce que les artistes signés en maisons de disques ont une pression : il faut qu’ils sortent tant de chansons en tant de mois. En indé, il y a aussi moins de concessions sur le plan musical ». Quand il s’agit de prendre des décisions avec ses musiciens sur l’orientation de ses morceaux, Shad, lui-même guitariste, est pour le partage. « Je dis à mes musiciens de garder la base de ce que je leur ai donné mais après, les 50% restants c’est vous ».

Une scène soul bordelaise peu développée

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Côté textes, s’il privilégie le français pour toucher le public hexagonal, celui qui rêve de faire carrière un jour aux Etats-Unis et en Jamaïque (mais a peur de l’avion…) confesse une nette préférence pour la langue de Shakespeare. « Si ça ne tenait qu’à moi, je chanterais pratiquement toutes mes chansons en anglais. Déjà, quand je commence à trouver une mélodie, c’est l’anglais qui arrive en premier. J’ai été bercé par de la musique anglo-saxonne donc forcément, les réflexes sont là. Cela dit, Ben l’Oncle Soul a montré que la soul en français, ça passait très bien aussi ». Pourtant, malgré le succès inattendu de celui que l’on appelait pendant des années Oncle Ben, la scène soul française reste confidentielle et très concentrée sur Paris. Alors Bordeaux, une ville soul ? Pas vraiment selon Shad Murray. « On n’est que cinq artistes soul sur Bordeaux : il y a mon choriste Habib Kane, Lyta, Kool A, Moïse (ex-Tribal Jam) et moi, c’est tout. Les artistes locaux sont obligés d’aller sur Paris. Ici, on n’a pas réussi à mettre en place les infrastructures et le réseau qui fait que la soul pourrait se développer comme à Paris ».

A moins que cela ne change avec l’ouverture prochaine du tout premier établissement consacré à la soul dans la « perle d’Aquitaine ». Avec Shad Murray comme directeur artistique. « C’est moi qui choisirai les artistes et du coup, vu que la soul n’existe pratiquement pas à Bordeaux, je vais essayer de réparer cette injustice en faisant venir le maximum d’artistes soul que je connais mais aussi des artistes reggae, blues-rock… J’ai aussi un chanteur de gospel en tête, Peeda, qui a un talent énorme. Mais les premiers que je solliciterai ce sont mes deux choristes, Habib (Kane) et David. Par contre, pour avoir un gars comme Ben l’Oncle Soul, il va falloir négocier très dur avec son manager ».

Un conseil pour les soulmen en herbe ? « Aller rencontrer le public sur scène et ne pas attendre les médias. Le bouche-à-oreille se fera petit à petit ».

Propos recueillis par Mathieu Presseq.


Shad Murray sur :
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Mathieu Presseq

Marvin Gaye – Midnight Love (1982)

Midnight-Love★★★★★
Smooth Soul, Quiet Storm, Boogie Funk

Après Curtis Mayfield via les Impressions et Prince, je continue sur ma lancée dans ma dure tâche de réhabilitation de ces albums que je considère comme des chef-d’oeuvres – ou du moins excellents albums – oubliés, avec l’ultime album de Marvin Gaye, le bien nommé « Midnight Love ». Qu’on se le dise, il n’y a jamais eu de meilleur spécialiste que Marvin Gaye en matière de soul pour chambres à coucher, n’en déplaise aux Isley Brothers et R. Kelly, pourtant loin de démériter.

« Midnight Love » a accouché d’une des chansons phares de Gaye, Sexual Healing, qui s’est imposée comme l’hymne sexuel de référence, par intermittence avec un autre morceau de l’artiste, Let’s Get It On. Mais curieusement, l’album n’a pas eu le même destin que son tube #1 R&B de single. Pourtant, je considère que « Midnight Love » est le troisième volet d’une trilogie thématique dédiée aux plaisirs charnels commencée avec « Let’s Get It On » puis poursuivie avec « I Want You ». Et qu’il n’a pas forcément à rougir face à ces deux albums. Mais attention, cette fois-ci, Marvin est assez avare en slow jams. Il souhaite prouver qu’on peut chanter le sexe sur des morceaux cadencés comme Sexual Healing, qui n’est ici que l’arbre qui cache la forêt.

C’est un album où l’on retrouve le style de l’artiste, reconnaissable entre mille, mais dans une configuration eighties. En plus d’être son premier et unique album post-Motown (P.S. : Marvin venait de signer chez Columbia), « Midnight Love » est aussi son premier et unique album de R&B contemporain. Rythmes plus mécaniques avec utilisation de boîte à rythmes, synthés glossy et un certain sens du kitsch qui colle à l’époque comme ces cris à la Tarzan sur Third World GirlMidnight Lady, avec son gimmick accrocheur très boogie, sonne comme le cousin du Super Freak de Rick James. Marvin ne s’en cachait d’ailleurs pas : le morceau était intitulé à la base Clique Games/Rick James dans sa version démo, que l’on retrouve sur l’édition deluxe de l’album. Certains diront que Marvin courait à ce moment après son époque alors que par le passé, il avait été un pionnier. Ils n’ont pas forcément tort. Mais ces considérations s’envolent à l’écoute de ces perles dancefloor que sont Midnight Lady ou Rockin’ After Midnight.

La ballade My Love Is Waiting a ce genre de décontraction ensoleillée un brin caribéenne qui faisait florès à l’époque, à l’instar du She Don’t Let Nobody (But Me) de Curtis Mayfield, paru la même année. Mais c’est avec le seul slow jam de l’album que Marvin rafle la mise. Le sublime ‘Til Tomorrow est aussi charnel, languissant et déchirant que les plus belles heures de « Let’s Get It On » et « I Want You ». La voix de velours de Marvin se love dans des arrangements cousus sur-mesure : claviers chatoyants, guitare satinée, sax… Pour tutoyer les cimes une dernière fois…

Mathieu Presseq